Marc Sangnier – Préface

PRÉFACE

Le Sillon est une vie. Ce n’est pas une doctrine intellectuelle et savante que l’on étudie avec sa tête seulement. C’est bien plutôt une façon de comprendre, de juger, de voir, de sentir et d’aimer.

Certains demandent : « Quelles sont les idées du Sillon ? » On essaye tant bien que mal de les leur exposer, et ils ajoutent alors : « Donc, si nous admettons ces idées, nous sommes du Sillon. »

Ce raisonnement suffit à prouver qu’ils n’ont jamais compris ce qu’était le Sillon. Jamais celui-ci ne pourra se réduire à n’être que quelques formules qu’il faudrait recevoir comme des dogmes immobiles. Le Sillon n’est-il pas, au contraire, quelque chose qui se développe, qui avance, qui progresse, comme un mouvement providentiel et spontané qui emporte vers l’avenir des cœurs libres, des âmes affranchies ?

Dès lors, nos amis sont unis non seulement par une indispensable communauté d’idées, mais bien aussi certainement par une plus profonde et plus in- time communauté de sentiments. Et voilà pourquoi un art doit naître de cette vie si ardente, si passionnée, si enthousiaste et si sûre d’elle-même tout à la fois.

Et qu’on n’attende pas le précieux concours de quelque artiste officiel qui viendrait à nous avec le majestueux prestige de son génie patenté ; l’Art sauveur aura toujours pour berceau l’humble crèche de l’Etable. Et de même que les Scribes et les Pharisiens qui attendaient un Messie victorieux, couronné d’or, s’indignaient en face de la scandaleuse pauvreté du Fils de Marie, de même, les intellectuels et les artistes, écrasés sous le poids de leur science inutile et de leur technique usée, mépriseront toujours les joyeux et rustiques noëls de l’art nouveau.

Qu’importe ? Nous n’avons pas besoin, pour être émus, d’une autorisation délivrée par les doctes connaisseurs d’un cénacle officiel. La beauté n’a pas ά se plier à de conventionnelles règles de l’art, si ce sont, au contraire, ces règles qui n’ont d’autre raison d’être que de nous rendre compte de la beauté.

Et, certes, il y a de la beauté semée comme à pleines mains dans le sillon creusé et qu’arrosent déjà les larmes de tant de nos amis. Car si l’agitation extérieure de nos congrès, de nos réunions, de nos meetings retient les regards superficiels, celui dont les yeux savent pénétrer jusqu’au fond distingue bien autre chose encore.

Que de douleurs qui se taisent, que de vertus ignorées, que de résolutions viriles, quelle vie passionnée et souvent dramatique dans les cœurs de ces modestes camarades dont nul ne sait le nom, et dont les plus éclatants exploits sont de vendre quelques journaux à la sortie des réunions ! Que de luttes, que de défaillances vite réparées, que de coûteuses victoires, que d’héroïques sacri- fices, que de difficultés en soi, autour de soi, à l’atelier, au bureau et dans ce cercle intime de la famille si souvent trop avare de ses caresses pour ceux que l’on veut punir d’avoir conçu le rêve hardi et fier d’un amour infini pour une Cause divine et jalouse!

Ce n’est pas avec des mots que tout cela peut se compter. Il y faut la dou- ceur forte du rythme, l’harmonie grave et tendre de la chanson.

Et peut-être ces pages feront-elles plus pour gagner des âmes au Sillon que beaucoup de congrès et de discours.

Si, par hasard, quelque lecteur indifférent, les feuilletant d’un œil distrait, ne craint pas de sourire, railleur, qu’il prenne bien garde à ceci : à travers tout le pays de France des jeunes hommes accompagnent leurs émotions les plus pures, leurs résolutions les meilleures de ces refrains pieux ; leur musique chantante abrège les longues marches des camarades qui, la nuit, reviennent des cercles intimes où l’on parle de l’Avenir, des grandes réunions où l’on se bat pour lui; et, dans les Veillées d’armes, les Jeunes Gardes se servent de ces pauvres doux airs pour parler à Jésus la langue qu’il entend.

… Et puis, ce sont bien là des chansons de chez nous et qui ont, sur tant d’autres qui se croient plus correctes et plus artistiques, cette incontestable supériorité qu’elles sont chantées, au moins, et qu’elles servent à quelque chose.

Quand nous serons bien vieux, et que la vie plus encore nous aura meurtris, marquant chaque victoire d’un regret, chaque triomphe d’une désillusion, nous aimerons encore à les entendre: elles rajeuniront nos cœurs lassés, elles caresseront de leurs ailes nos âmes impatientes d’éternité. Nous ne dourrons pas leur reprocher d’avoir menti, puisque c’est toujours la douleur féconde qu’elles ont chantée, et qu’on ne se trompe jamais quand on montre l’avenir germant parmi l’effort et le sacrifice.

N’est-ce pas, amis, qu’il sera bon de mourir bercé par ces voix graves et douces de notre jeune enthousiasme que les cris méchants de la vie ne sauront jamais faire taire si nous avons le courage de le vouloir ?

Pure et naïve harmonie, tu es bien digne de soutenir notre vie, puisque nous n’aurons rien à te reprocher si nous t’appelons pour accompagner notre mort.

Tu peux nous pousser à l’action, puisque tu chantes l’Amour, l’Amour qui ne meurt pas.

MARC SANGNIER.